La tribu et le fait tribal en Afrique

La tribu et le fait tribal en Afrique

18 avril 2026 0 Par Cité Dogon

« L’Afrique ne pourra jamais se relever à cause du tribalisme ». « Les guerres africaines sont toujours le résultat d’un tribalisme mal maîtrisé »,  etc. La vulgate médiatique, souvent occidentale, propage cette justification à toutes les crises en Afrique. L’existence d’organisations tribales serait responsable des difficultés que rencontrent de jeunes États-nations dans leur développement économique et politique, et dans la conquête de leur indépendance.

L’usage idéologique du concept de «  tribalisme » fournit les raisons d’événements aussi dramatiques que la déferlante des terroristes sur le Sahel, la guerre du Biafra, la révolte des Mau-Mau, ou le génocide au Rwanda. Pour Julian Steward, il s’agit d’un concept « fourre-tout » vis-à-vis duquel il faut observer la plus grande prudence.

La tribu est un phénomène historique et social, reçu comme une donnée rédhibitoire et un frein indépassable pour l’Afrique. Qu’en est-il en réalité ? Il faut revisiter la notion de tribu ou d’ethnie, en appréhender les sources, les influences ainsi que l’instrumentalisation coloniale et post-coloniale de ce fait social majeur pour une meilleure compréhension du phénomène qu’il faudra par la suite déconstruire et situer à l’exacte place dans le renouveau des États africains.

Les notions de tribus et d’ethnies

 

Le terme « ethnie » (du grec ethnos : peuple, nation) est apparu récemment dans la langue française (1896) ; au XVIe et au XVIIe siècle, comme le fait remarquer P. Mercier (1961, 62), le terme « nation » équivalait à celui de « tribu ». Pour cet auteur, l’ethnie est un « groupe fermé, descendant d’un ancêtre commun ou plus généralement ayant une même origine, possédant une culture homogène et parlant une langue commune. C’est également une unité d’ordre politique ».

Le terme « tribu » fait référence à deux réalités, deux domaines de faits différents mais liés. D’une part on s’en sert pour distinguer un type de société parmi d’autres, un mode d’organisation sociale spécifique comme les (« bandes », les « États », etc.).

L’examen des termes révèle des critères communs tels que : la langue, un espace, des coutumes, des valeurs, un nom, une même descendance et la conscience qu’ont les acteurs sociaux d’appartenir à un même groupe. Le mode d’existence de l’objet ethnique ou tribal proviendrait donc de la coïncidence de ces différents critères.

L’usage massif et souvent indifférencié de ces termes à propos de l’Afrique trahit une visée idéologique majeure : classer à part ces sociétés en leur déniant la qualité de « nations ». Il s’agit d’ôter à ces sociétés ce qui en ferait des participants à la commune humanité. Il faut les envisager en tribus, très proches de la horde, les rendre différentes et inférieures aux sociétés du colonisateur qui seules peuvent revendiquer la qualité de « nations » et justifier ainsi l’entreprise coloniale. Distinguer en abaissant était bien la préoccupation de la pensée coloniale.

 

Quelle est la place de la tribu dans les sociétés précoloniales?

 

Le concept de tribu n’est pas une création coloniale. Certes, le terme a été isolé et manipulé par le colonisateur mais ne désignait pas une unité sociale pertinente antérieure. Ainsi J.-P. Dozon (1981, 474) a pu montrer à propos des Bété de Côte d’Ivoire que le terme « bété », qui signifie « pardon » et qui renvoie à la soumission des populations de cette région aux Français, a été appliqué par l’administration coloniale à un territoire arbitrairement découpé par elle au sein d’un continuum culturel.

De même la désignation de « Dioula » qui veut dire « marchands » participe également de cette entreprise de regroupement instrumental. Néanmoins, il serait faux de penser que la notion idéologique de « tribu », de « race » ou d’« ethnie » n’avait aucune espèce de correspondance dans les langues africaines. En Bambara-Malinke, par exemple, il existe une notion, celle de shiya, qui correspond bien à celle de race, d’ethnie, voire de clan ou de lignage. Shiya permet de regrouper des gens sous la fiction d’une appartenance ou d’une descendance commune. Ainsi des Peuls au Mali d’origines très diverses, qui prétendent pourtant descendre des quatre fils d’une même femme (Amselle et al., 1979 c, 426, n° 96). La notion de tribu et d’ethnie sont tributaires de migrations, de mouvements et d’événements inhérents à toute organisation socio-politiques. Soit pour s’assimiler au groupe politiquement et culturellement dominant, soit par essaimage d’un membre du groupe qui fondera à quelque distance de là une chefferie-fille portant le même nom et reprendra les us et coutumes du groupe originel. Il en est ainsi des populations du sud du Togo, les Minas, les Anas, les Watchis, les Ewé…qui descendraient de la même souche originaire de Tado, bastion des Adja-Ewé fuyant la tyrannie du roi Agokoli.

L’histoire de toute l’Afrique précoloniale est l’histoire même de ces migrations ethniques et tribales qui obéissent à des logiques de tectonique des nations, observables dans toutes les aires géographiques de l’humanité. En définitive, les patronymes, les noms de « clan » ou de « lignage » et les ethnonymes peuvent être considérés comme des éléments dont se servent les acteurs sociaux confrontés à différentes situations politiques. Pour S.F. Nadel (1971), la notion de « tribu » a un caractère essentiellement politique. De ce point de vue, il n’existe pas plus d’« ethnie » à l’époque précoloniale qu’à l’époque actuelle. Certes, on peut relever une continuité dans l’usage de certaines catégories à l’époque précoloniale et actuelle et constater une reprise par le colonisateur de termes qui étaient déjà employés avant son arrivée (« Peul », « Bambara », « Dioula », etc.), mais cela manifeste simplement le fait que l’« ethnonyme » est un « signifiant flottant  » et que son utilisation est de nature « performative  ». S’il est parfaitement légitime de se revendiquer comme Mina, Ewé, Kabyè, Bamiléké, Peul, Bambara etc, considérer ce mode d’identification comme essentialisant serait une erreur. Un ethnonyme peut recevoir une multitude de sens en fonction des époques, des lieux ou des situations sociales. Il s’agit d’une réalité mouvante et donc manipulable.

 

La tribu comme levier de domination coloniale

 

Un aspect fondamental de la colonisation consiste à régler l’épineux problème du contrôle social et politique. Le problème du colon est qu’ils sont en nombre inférieur par rapport aux colonisés. Il a donc besoin de maîtriser le peuple par la division, en exacerbant le fait tribal, en le recomposant, en le créant, en le déconstruisant, et même en le détruisant. Il faut survaloriser au besoin les appartenances tribales ou ethniques et les jouer les unes contre les autres. La tribu et le fait tribal ne sont donc que le résultat d’une ingénierie sociale. C’est ce qu’on a pu appeler la doctrine Gallieni qui axe la domination coloniale sur la connaissance pointue de la cartographie des groupes ethniques afin de pouvoir les diviser en semant sans cesse des conflits, de la jalousie et de la concurrence pour les paralyser et réduire leur capacité à la révolte et donc à la libération. Le fait tribal consiste ainsi à empêcher que les peuples se regardent comme un et prennent conscience de leur taille sociale critique nécessaire au renversement de toute domination étrangère.

Une manipulation de l’histoire et de la conscience de la nation africaine qui consiste à plaquer sur une histoire préexistante souvent homogène, qu’on décide de méconnaître, des catégories de différenciations artificielles et volontairement clivantes.

Les puissances européennes procèdent à une simple reprise de certains « ethnonymes » qu’elles dénaturent.

L’objectif du processus de territorialisation étant de regrouper des populations et de les désigner par des catégories communes afin de mieux les contrôler. La colonisation est donc un fractionnement social avec l’instauration de découpages territoriaux, souvent arbitraires, en « cercles », « districts » «et « territoires ». Ces nouveaux espaces sociaux seront arbitrairement érigés en « races », tribus » ou « ethnies ». Alors qu’avant la colonisation, ces différents espaces étaient imbriqués à l’intérieur de « chaînes de sociétés » : (aires matrimoniales, localisations lignagères, tribus, fédérations de villages, groupements territoriaux de sociétés secrètes, etc.) ou étaient englobées dans des entités beaucoup plus vastes, ou combinaient ces deux caractéristiques.

Ce phénomène de désarticulation prendra essentiellement trois formes : la création ex-nihilo d’« ethnies » comme dans le cas des « Bété » de Côte d’Ivoire, la transposition sémantique d’ethnonymes utilisés avant la colonisation à des contextes nouveaux (« Bambara », « Dioula ») ou la transformation d’unités politiques ou de toponymes précoloniaux en « ethnies » (« Mandenka », Malinké » ; « Gurma ».

Dans un deuxième temps, ces « ethnies » créées par le colonisateur seront revendiquées par les agents qui en feront un instrument idéologique de détermination sociale. Appelées à se situer par rapport à des espaces nouveaux, les différentes régions revendiqueront comme autant de signes distinctifs les « ethnonymes » inventés ou transposés par le colon. Les ethnies ne procèdent que de l’action du colonisateur qui a découpé des entités ethniques qui ont été elles-mêmes ensuite réappropriées par les populations.

 

La tribu comme instrument de domination des États post-coloniaux

 

Le « tribalisme », omniprésent dans les médias lorsqu’ils traitent de l’Afrique est toujours le signe d’autre chose, le masque de conflits d’ordre social, politique et économique. Le discours du pouvoir, confronté à une révolte s’exprime toujours dans un langage « tribaliste » ou « régionaliste ». Cette projection de l’État néo-colonial sur des mouvements qui se dressent contre lui est l’indice d’une faiblesse et d’une absence de contrôle de larges fractions de la population. Définir un mouvement social comme « tribaliste » ou « régionaliste », c’est tenter de le disqualifier en lui déniant toute légitimité, laquelle pour les appareils d’État africains actuels ne saurait s’exprimer que dans un vocabulaire moderniste. Pourtant, il est aisé de constater que l’État est bien souvent le responsable de la forme que prennent les révoltes ou les grèves.

Le « tribalisme moderne » est donc manipulé aussi bien par les dominants que par les dominés à l’intérieur d’un espace national ou international. Il est également un moyen de définition sociale et un système de classement qui donne à chacun sa position à l’intérieur d’une structure politique déterminée. À ce titre, il n’existe pas de coupure entre le « tribalisme moderne » et son homologue ancien.

Le tribalisme devient ainsi le legs empoisonné du colonisateur à son continuateur local. Le phénomène est patent dans le cas de la décolonisation tronquée opérée par la France, de l’avis même d’un des acteurs majeurs de cet épisode : « nous avons accordé l’indépendance à ceux à ceux qui la demandaient le moins, après avoir éliminé politiquement et militairement ceux qui la demandaient avec le plus d’intransigeance » (Pierre Messier (1916-2007) ». Le constat est que ces « nègres cravatés » adoubés et récipiendaires d’une indépendance factice, sont souvent ceux qui ont collaboré à la domination coloniale et sont pour la plupart issus d’ethnies minoritaires « fabriquées » pour la cause. Supplétifs de la barbarie coloniale, ils ne doivent leur position sociale qu’au maître qui les a institués et établis contre les ethnies politiquement « dominantes ». Cette double fragilisation d’une main-d’œuvre servile par le fait de son illégitimité par rapport aux groupes dominants, assurent aux colons un contrôle commode sur une « troupe docile » et corvéable à merci. Les États « indépendants » s’inscrivent dans cette lignée tribaliste, conçue comme un programme de gouvernement. Les chefs d’État post-coloniaux précédemment défenseurs acharnés de la colonisation sont très attachés à la « mère patrie la France ». Ils deviennent, par la suite les fidèles animateurs des réseaux du néo-colonialisme au bénéfice de la France. Au demeurant, le pouvoir françafricain trouve préférable par-dessus tout, que le « roi nègre » ne soit point originaire du pays qu’il est censé présider, défendre et faire prospérer.

Le fait tribal est une bombe à retardement qui mine les peuples africains. La violence, la frustration et l’incapacité structurelle de croître en sont les avatars. Plutôt que de parler d’adhésion au projet de société d’un leader politique, la nation est plus structurée par l’appartenance, vraie ou supposée, à l’ethnie du président, la ville du président, la région du président, et mutatis mutandis au parti du président et au pouvoir du président qui est réputé être détenu par les gens de son ethnie. Il en résulte la haine tenace des autres ethnies et une radicalisation symétrique des populations de l’ethnie présidentielle qui, bien que ne bénéficiant pas toujours des retombées du régime, se sentent obligés de faire pièce pour éviter la vindicte de la majorité lésée et souvent violentée pour la conservation du pouvoir.

L’affirmation ethnique deviendra ainsi un moyen de résistance à la pression des régions concurrentes et de lutte au sein de l’appareil d’État.

Elle prendra la forme du tribalisme.

 

La tribu et l’ethnie : vers une nécessaire déconstruction

 

Le « tribalisme » est un frein à la modernité et au développement dans son aspect instrumental de contrôle des masses et de conservation du pouvoir. Pour la circonscrire, la réflexion devrait porter au-delà de la période coloniale pour embrasser les dynamiques à l’œuvre dans la circulation des peuples et des ethnonymes dans la période précoloniale.

Aujourd’hui, les villes tendent à se massifier, et les brassages des peuples à se pérenniser. Le jeu des alliances et des migrations est une chance, même si les « originaires » d’une même région seront amenés à se regrouper en milieu urbain en dehors des cadres lignagers et villageois. Ce mouvement de franchissement des barrières « ethniques » a débuté bien avant la colonisation comme en témoigne l’existence des cités précoloniales et des réseaux marchands internationaux, jula et hausa notamment. C’est ce même mouvement qui se poursuit aujourd’hui vers les villes et qui aboutit à regrouper hors des collectifs ruraux et villageois un certain nombre d’originaires. Ainsi, plutôt qu’un indice de modernité, l’« ethnicité » pourrait donc apparaître avant tout comme un produit de l’urbanisation, de l’édification étatique et du commerce au sens le plus large de ce terme, et cela quelle que soit la période considérée. Si l’on accepte ce point de vue, il est aisé de constater que rien ne distingue en fait le « tribalisme » ou l’« ethnicité » africains de la renaissance du « régionalisme » à laquelle on assiste en Europe notamment avec le retour en force de partis identitaires et ultra conservateurs. La vague victorieuse de MAGA avec comme figure tutélaire Donald Trump, illustre bien cette tendance lourde, que reflète aussi bien Madame Meloni en Italie ou encore Madame Le Pen en France. Dans les deux cas, ces mouvements de retour aux sources, d’« authenticité » s’enracinent bien dans la réalité urbaine, ils sont une projection citadine sur une réalité rurale et passée purement imaginaire.

Il faut dès lors déconstruire ces notions piégées par des siècles de domination et d’abêtissement. Le succès idéologique du panafricanisme qui connaît un regain d’intérêt en Afrique continentale et diasporique, consistera en un dépassement macroscopique de l’ethnie et de la tribu par l’affirmation d’une commune appartenance à l’Afrique. Ch. Anta Diop démontra dans nations nègres et cultures notre commune filiation ancestrale. Et Nadel (1971, 46) montrait dans Byzance noire comment la réalité ethnique des Nupe du Nigeria s’imbriquait dans des ensembles de plus en plus vastes : « L’unité culturelle est aussi plus vaste que l’unité tribale. L’organisation politique et sociale des Nupe est commune à de nombreuses tribus d’Afrique occidentale : ils partagent leur religion traditionnelle avec des groupes voisins au nord, à l’est, au sud, et leur religion moderne, l’islam, avec tout le Soudan. Car, on peut, en effet, parler à juste titre d’une culture d’Afrique occidentale, ou d’une culture des groupes vivant dans l’intérieur de l’Afrique de l’Ouest (en l’opposant à celle de groupes habitant la forêt subtropicale ou la région côtière). En fin de compte, il semble que la culture apparaisse comme cristallisée sous forme d’une culture tribale et l’aire de cette unité culturelle apparaît alors, à certains égards, de même étendue que la tribu. ». On peut en dire autant des Ewé répartis sur quatre États ouest africains (Nigeria, Bénin, Togo, Ghana et dans les confins de la Côte d-ivoire. Il en est de même des Bariba du Bénin et Mosi du Burkina Faso, etc. Nous sommes dans les « seuils » de Claude Lévi-Strauss qui constate que l’ethnie cesse de fonctionner là où s’affaiblit la communication entre ses membres. Il se produit un flux continuel de populations à travers ces « limites  qui ouvrent la voie à une analyse des relations entre ethnies conçues comme des rapports de forces.

Au niveau des États, la tribu ou l’ethnie, sublimées par des politiques volontaristes de cohésion sociale et un renoncement lucide à leur instrumentalisation, pourront devenir le socle solide d’une identité nationale et le creuset d’une nation moderne bâtie sur la collaboration harmonieuse de tribus interdépendantes. Les constitutions africaines du futur gagneraient à intégrer les immenses potentialités qu’offrent ces notions longtemps instrumentalisées et combattues.

 

Spinto ABLODEVI